mardi 29 avril 2008

Chronique N°47

La vie est un puzzle

Dernièrement, en lisant W ou le souvenir d’enfance de Perec, une phrase s’est incrustée en moi : l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée (1). Cette phrase, écrite entre parenthèses, comme pour être surlignée en creux dans le corps du livre, m’avait imprégné. Elle dépassait mon entendement et, en même temps, il me semblait qu’elle était la clé d’une explication plus générale… La pièce maîtresse d’un vaste puzzle dont je viens seulement de trouver l’exact emplacement.

Depuis un an j’ai mal à l’épaule gauche, une douleur persistante qui est apparue brusquement en décembre 2006 et qui ne me quitte jamais tout à fait. Au départ, je ne pouvais plus lever le bras au delà de l’horizontale. J’ai consulté mon médecin qui a diagnostiqué une crise d’arthrite et qui m’a précisé que ce genre de douleur était inexpliqué par la médecine : parfois ça partait comme c’était venu, d’autres fois ça s’installait durablement. Elle m’a fait une séance d’acupuncture … qui a sensiblement amélioré mon état sans toutefois que la douleur ne disparaisse tout à fait. Elle restait là, languissante. Parfois, elle se déplaçait légèrement, passait dans le bras avant de revenir s’ancrer à un endroit précis du dos, à mi chemin entre le bas de l’omoplate gauche et les vertèbres, en un point aussi réduit qu’une pièce d’un euro. La douleur était parfois vive, parfois ténue, parfois sourde. D’autres fois, je ne la sentais pas pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle fasse sa réapparition, souvent la nuit – le côté gauche étant celui sur lequel je dors. Le mois dernier, j’ai consulté une kinésiologue. La kinésiologie est une technique qui consiste à interroger le corps par des questions binaires (où la réponse est oui/non) ; pratiquement, l’interrogation se fait à partir d’un test musculaire. Ca part du principe que le corps a conservé en lui la mémoire de notre passé, et qu’en conséquence il est possible de déprogrammer des schémas qui se sont construits en réaction à des situations vécues difficilement. Au départ, les questions sont parties de ce que je ressentais par rapport à mon chien, qui est vieux et qui passe par des stades où il va mal, où l’on craint qu’il ne meure et d’autres où il se retape et redevient gai et joyeux. Mon corps disait qu’il y avait un rapport mais indirect. En remontant le fil, nous en sommes arrivés à ce que j’ai ressenti dans diverses situations où il était question de chagrin, de tristesse et de consolation.

En questionnant mon corps, elle est remonté jusqu’à mes dix ans. Avais-je le souvenir d’avoir consolé quelqu’un, vivant un terrible chagrin ? Non, je ne voyais rien … Elle posa alors la question autrement : avais-je vécu une situation où personne ne me consola ? Une situation vécue comme difficile à surmonter en tant qu’enfant ? Et là, oui, tout à coup, un événement revenait, un événement que je n’avais pas oublié, qui avait même été déterminant dans ma vie – je le citerai volontiers parmi les événements les plus traumatisants de ma vie. Cet événement je l’avais décrit dans un livre relatant mes souvenirs d’enfance (2). Ce chagrin d’enfant ravalé, qui prend sur lui d’être fort alors qu’il a besoin d’aide, m’était resté gravé dans le corps. A tel point que dans certaines situations, je ravale mes larmes et mon corps encaisse ce refus d’exprimer ma tristesse. La kinésiologue a déprogrammé ce schéma dans mon corps (depuis plus d’un mois, ça va beaucoup mieux, merci !) En reparlant de ce que j’avais vécu à dix ans, j’ai dit « pour moi, cet épisode marque une rupture dans ma vie : il y a un avant et un après cette date. »


En rentrant chez moi, j’ai relu le chapitre où j’avais relaté cet événement, persuadé que j’y retrouverai l’expression que je venais d’employer. Comme je ne la retrouvais pas, j’ai cherché à quelle occasion j’avais pu l’écrire, convaincu que j’avais déjà écrit précisément ces mots. Je les ai retrouvés dans ma chronique J’écris au bras du temps (3) où je raconte comment j’ai vécu l’arrêt de la chronique hebdomadaire d’Alain Rémond dans Télérama en juillet 2002. Il écrivait alors : « Parce que vous et moi, dans Télérama, c’est fini. C’est la dernière fois que je vous écris. C’est ma dernière chronique. Voilà, c’est ainsi : un jour on doit partir. » Dans ma chronique, j’expliquais que j’avais alors ressenti : « comme un coup de couteau dans le ventre. Comme un grand vide qui s’installait, irrémédiablement. Il y a en moi, un avant et un après juillet 2002. » Je précisais que là était né mon désir d’écrire.


Christian LEJOSNE


(1) Editions Gallimard- L’imaginaire page 63
(2) Le fil, récit autobiographique écrit en 2005, relaté dans la chronique n° 19 d’Octobre 2005 Ecrire sur le fil
(3) Chronique n°29 de Septembre 2006. Ces chroniques sont accessibles sur http://paulmasson.atimbli.net/ dans la rubrique Plaisir d’écrire

vendredi 4 avril 2008

Chronique N°46

Y’a rien qui s’passe

Je n’achète plus de CD de chansons depuis des années. J’ai trop besoin de silence, de vide autour de moi pour tenter de recoller les morceaux de mon esprit embrouillé. Pour réfléchir tranquille à l’abri du chaos qui m’entoure. Trop de choses m’envahissent. Comment font tous ces gens croisés dans la rue, l’oreille embuée par les derniers tubes déversés en boucles dans leur casque ? Ou le téléphone coincé sur l’épaule, en direct sur je ne sais quelle urgentissime réalité ? Moi, je suis mono-tâche ! J’ai besoin de me concentrer sur la seule chose importante au monde : celle que je suis en train de réaliser à l’instant présent. Je n’achète plus de CD depuis des années, car je ne les écoute plus. Je viens d’offrir à ma femme un disque pour son anniversaire. C’est pratique une femme, en écriture. Comme Columbo, je lui fais dire ce que je veux. Le contraire de ce que je pense… Chez Leprest (1) – c’est le titre du CD – est un album coup de chapeau que des chanteurs (2) connus d’hier et d’aujourd’hui rendent à cet artiste sauvage, amoureux des mots et de la poésie. Sans doute le plus grand auteur de chansons depuis Brel. Ca me plaît que ces chanteurs aient laissé à son auteur la délicatesse d’y chanter Y’a rien qui s’passe, tant cette chanson symbolise, pour moi, tout Leprest.

Ces derniers temps, je me sens fébrile. Est-ce l’arrivée discrète du printemps ? J’ai envie de bouger, de changer. J’ai envie que ça booste, que tout s’accélère autour de moi. En même temps, je crains la course en avant, le geste compulsif, le trop rempli qui cache la peur du vide. C’est la même chose avec mon chien, vieux et malade. Des sensations s’entrechoquent. Parfois, l’envie d’en finir. Le désir d’un horizon éclairci, d’une légèreté retrouvée. A d’autres moments, une forte volonté de le conserver le plus longtemps possible, de prendre soin de son petit souffle de vie jusqu’au bout, avec l’espoir qu’il dure longtemps. Entre les deux, la culpabilité : être capable de penser sa fin. Elle arrivera bien assez tôt. Dans quel état me laissera-t-elle, d’ailleurs ? Décomposé, liquéfié, vidé, à coup sûr ! Tentatives pour me raisonner : rester calme, vivre au jour le jour. Me satisfaire de l’instant présent, profiter des moments à partager avec lui comme s’il s’agissait chaque fois des tous derniers. C’est justement ça qui fatigue, l’idée que si ça puisse encore durer un an, deux ans ? Supporter les nuits où il me réveille, sa toux qui me remonte dans les tripes, ses demandes permanentes d’être pris dans les bras, la peur de le laisser seul et de le retrouver mort… Un petit vélo pédale en roue libre dans ma tête, à vide. Quel con a dit Y’a rien qui s’passe ? (3)


Dernièrement, j’ai rencontré mon banquier. Je dis ça comme si j’avais un banquier attitré que je rencontrai régulièrement pour faire le point sur l’évolution de ma fortune. Non ! J’avais pris rendez-vous avec un inconnu qui travaille pour la banque où je dépose l’argent que je n’ai pas dépensé. Le but de l’entretien était que je comprenne les conditions d’endettement en vue d’un hypothétique achat immobilier.


Après une heure de discussion où il essaya de me vendre un placement alors que je venais y chercher un prêt, j’avais obtenu suffisamment d’informations pour me permettre de calculer par moi-même, le coût réel d’un endettement. Deux jours plus tard, après avoir rempli des colonnes de chiffres j’avais une idée assez précise du prix maximum qu’il était raisonnable de mettre dans l’achat d’une maison ou un nouvel appartement. J’avais repéré sur des journaux d’annonces immobilières quelques logements correspondants à mes critères. Je m’apprêtais à en faire la tournée quand une idée est venue butter sur mes démarches frénétiques. Jusqu’où étais-je prêt à sacrifier mon présent ? Les calculs financiers et la réalité du marché immobilier montraient qu’il me manquait encore une somme rondelette pour obtenir quelque chose qui ressemble à mes attentes. Pour tenter d’obtenir cela, étais-je prêt à sacrifier beaucoup d’énergie, de temps, d’argent… ? Le jeu en valait-il la chandelle ?

Pour y voir clair et démêler les contradictions qui rythmaient ma vie, j’ai consulté le Yi King, ce grand livre des changements cinq fois millénaire qui nous vient de la Chine ancienne. La méthode est simple : s’installer dans un endroit calme, formuler une question à la première personne, lancer six fois de suite trois pièces de monnaie identiques et noter à chaque fois sur quelle face sont tombées les pièces (pile vaut trois points, face deux). Si le total de chaque lancé est pair, le résultat est yin ; impair, il est yang. Les six tirages composent une figure. Soixante quatre sont possibles. La réponse qui me vint du Yi King était :


Quelqu’un a dit Y’a rien qui s’passe ?

Christian LEJOSNE

(1) CD Tacet L’autre distribution – 2007
(2) Sanseverino, Higelin, Enzo Enzo, Jean Guidoni, Agnès Bihl…
(3) Chanson d’Allain LEPREST

L’air du temps n°46 – Mars 2008 – Publication aléatoire à tirage variable
– Contact : c.lejosne@free.fr
Retrouvez l’ensemble de ces chroniques sur le site Internet : http://paulmasson.atimbli.net/ dans la rubrique Plaisir d’écrire

mercredi 20 février 2008

Inventaire instantané

1) Celle que j’ai franchie des milliers de fois, la porte de la maison de mon enfance, en bois clair que mon père vernissait souvent l’été. Un coup de papier de verre, deux couches de vernis. Elle était neuve jusqu’à la prochaine fois. Le verre central froissé laissait passer la lumière, pas le regard. 2. La fenêtre de ma chambre donne sur les fenêtres de l’immeuble d’en face. Couché dans mon lit, rideaux fermés, je devine la voisine d’en face tapant ses tapis dans la rue, en grande conversation avec ma mère, deux étages et une rue les séparent. De cette fenêtre ouverte, un soir d’été, mon grand frère décrit – à mon frère et à moi, déjà au lit – ce qu’il voit : deux hommes ont investi le terrain d’à côté, resté vague depuis la guerre, envahi d’herbes hautes, d’orties et de sureaux. Les rôdeurs se glissent dans les caves rescapées des bombardements. Qu’y font-ils ? Qu’y cachent-ils ? Le suspense dure longtemps. Trop longtemps. Je me suis endormi et n’ai jamais su le fin mot de l’histoire. 3. Fenêtre de train. Le visage de mes frères, partant en colo. Ma main dans celle de ma mère. De longues semaines à attendre les mêmes visages derrière les mêmes fenêtres des mêmes trains, à leur retour. 4. Les trains toujours, observés de la fenêtre de la chambre de mes parents, vue plongeante sur les voies, à côté de la gare, où ils passent en ralentissant : trains de marchandises, trains de voyageurs, trains à plateaux, trains électriques, derniers trains à vapeur crachant leur fumée noire, trains de jour, trains de nuit, trains postaux qui emportent le courrier vers des destinations lointaines, à peine imaginables. 5. Trappe de la boîte aux lettres du tri postal : des sacs de toile en jute défilent accrochés à un tourniquet suspendu au plafond. Une fois, quand j’ai glissé la lettre, le postier l’a attrapée au vol, de l’autre côté du mur. 6. Grande baie vitrée du hall de l’école maternelle. Je guette, impatient, le visage de ma mère, après qu’elle m’ait déposé dans l’entrée. Parfois, d’autres visages de femmes défilent longuement avant que celui de ma mère ne vienne illuminer son absence. 7. Fenêtre de toile de tente, en camping en Normandie : vue sur le grand air. 8. Rectangle de ciel sur cadre de béton. Blockhaus détruit à Omaha Beach. 9. Grille grise de cour d’école. 10. Soupirail de la cave. Un jour, un chat est venu s’y coincer. Ca a duré des heures. Il gueulait. Mon père en bas qui poussait pour le faire sortir. Mon frère en haut, prêt à l’assassiner. Quand le chat est sorti, il était tellement faible qu’il a fallu lui installer un échafaudage de tables et de chaises dans la cour pour qu’il franchisse la palissade. 11. Paysages de campagne endimanchés, défilant derrière le pare-brise de la première voiture de mon père, rutilante Dauphine blanche. 12. Fenêtre de classe pour rêver. 13. Inquiétante grille haute et blanche du collège, fermée à clé après notre arrivée. Couloir en pente vers les vestiaires en sous-sol. Espace macabre, lieu de tous les vols de cartables. 14. Fenêtre du lycée donnant sur la cour. 15. Œil glissé dans la fente entre les rideaux du théâtre, pour voir si mes parents sont dans la salle. Regard satisfait. 16. Baies lumineuses du hall du lycée, bruyant et si souvent occupé. 17. Fenêtres du lycée, vue du parc d’en face, heures volées. 18. Autoroute avalé par le pare-brise d’un camion. Petit matin. Premier voyage comme des grands avec mon ami Pierre. 19. La porte d’entrée de ma maison d’enfance, franchie une dernière fois, le lit d’enfant à jamais bordé. 20. Porte

d’immeuble donnant sur escalier. 21. Porte d’appartement donnant sur pièce unique, qu’il faudra décorer tant elle semble impersonnelle : affiches, tissus, slogans : « Le jeune lion dort avec ses dents ». 22. Fenêtre d’atelier donnant sur rien. Caractéristique et inimitable odeur du bois, bruits stridents de machines. 23. Vitre du véhicule donnant sur la nuit, fin de semaine, baisers volés. 24. Grandes portes de maison bourgeoise à réajuster. 25. Portes en métal portées à quatre mains dans des escaliers ventés. 26. Fenêtres en métal à porter dans des escaliers ventés. Bleu de travail. Bleu de froid. Bleu au travail. Bleu à l’âme. 27. Fenêtre du premier appartement emménagé à deux, donnant sur un mur. 28. Longues série de portes où frapper avant d’entrer. Remise du courrier, parapheurs à signer. Lettres à emporter, peser, timbrer. 29. Portes vitrées… 30. …Fenêtres pour s’évader. 31. Portes qui grincent, odeurs d’encaustique, mines tristes, fous rires en douce. 32. Porte des WC, slogan laissé pour se venger. 33. Unique fenêtre intégralement fabriquée, à partir de poutres de frêne récupérées. 34. Fenêtre sur pâture aux vaches aléatoires. 35. Fenêtres urbaines, vues sur les toits. 36. Vasistas sur ciel étoilé. 37. Fenêtre de chambre, jamais fermée. 38. Grandes baies vitrées, portes fenêtres. Ancien magasin donnant sur route fréquentée. Quelqu’un en mobylette passe et, sans s’arrêter tout à fait, lance une pierre. Carreau cassé ! La même scène se répète plusieurs fois. Qui est-ce ? Que me veut-il ? Comment le savoir si je n’arrive pas à le coincer. Un soir, un grand bruit de vitre éclatée. Je cours vers la DS garée à côté. La mob a pris une petite route. Je le suis, le rattrape. Je peux le serrer contre le trottoir, l’obliger à se casser la figure. Une pensée fulgurante me rappelle que je n’ai pas payé mon assurance. Je le laisse partir. Il n’est jamais revenu. 39. Une nuit, le téléphone sonne : c’est l’alarme de mon boulot. Je me lève, enfile mes vêtements, prends la voiture en direction du centre social où je travaille. J’entre dans le bâtiment, fait le tour du propriétaire. Personne. Le vent qui souffle fort a fait jouer le contacteur d’une fenêtre du premier étage . Je rentre me coucher. 40. Repeinte en bleu, la fenêtre de la cuisine de la seule maison que j’ai habitée, étant adulte. A travers elle, un joli cerisier. 42. Fenêtre sur chaufferie, j’y travaillerai sept ans. 43. Bâtiment moderne, fenêtre qui ne s’ouvre pas, donnant sur un jardin paysager. Jamais personne n’y passe. Je lui tourne le dos. 44. Vitres fermées. Petit matin froid. Buée. Nous roulons sur l’autoroute. Mille kilomètres plus loin, une nouvelle vie. 45. Le balcon donne sur un vieux cimetière. Les pies ont envahi les grands pins parasols. Tout est calme, reposé. 46. Vitres sans tain de la porte fenêtre de mon actuel bureau : des femmes y réajustent le rouge de leurs lèvres, des hommes s’y recoiffent, des jeunes vérifient que leur look fera son effet. Une fois, un homme est même venu y pisser. 47. De la fenêtre de cuisine, je surplombe la ville ensoleillée. Blanche de beauté. 48. Quand la nuit est tombée, que la lumière est allumée, j’aperçois un visage renvoyé par la vitre. Il a des rides, des cheveux grisonnants, des lunettes qui brillent. 49. Du fond de ma mémoire, quarante neuf portes ou fenêtres traversées. 50. Front contre la vitre, presque cinquante années viennent de défiler.

lundi 21 janvier 2008

Chronique N° 44

Comme un passeur de l’autre monde

Tu nous as quittés le 30 décembre 2007 à dix neuf heures trente. Douze heures plus tôt, alors que tu étais plongé dans un profond coma, je faisais ce rêve étrange :
Une personne coupe au couteau la tige d’une plante qu’il a posée sur sa gorge. Beaucoup de monde se presse contre lui, comme une mêlée de rugby ou plutôt ces statues tragiques où les personnages sont enchevêtrés dans une posture funèbre. Puis c’est la bousculade, tout le monde veut rentrer dans la maison en même temps. Il faut jouer des coudes. Une fois entré dans la salle principale – on dirait un château – je cherche à me défaire de ma veste. L’accès à ma chambre n’est pas possible – des gens encombrent la porte – alors, j’utilise un passage secret… que je ne prends jamais, bien que je sache qu’il existe. C’est un large couloir, haut de plafond avec des armatures de métal en arc de cercle. Le couloir serpente et donne dans une vaste pièce peu éclairée et fort encombrée. On dirait les coulisses d’un théâtre. Une grande glace sans tain permet de voir ce qui se passe dans la pièce principale du château, mais uniquement en noir et blanc. J’y vois mon frère faire un discours, gesticulant face à une foule de gens. » Ton inconscient serait-il venu parler au mien, alors que je dormais, m’offrant une dernière leçon de vie ? Voulais-tu me faire comprendre une autre façon de percevoir la mort ? On dit couramment des morts qu’ils sont « passés » de l’autre côté (du miroir). Voulais-tu me faire comprendre que les morts regardent simplement par l’autre côté du miroir pour y voir le spectacle de la vie, le monde des vivants avec ses tragédies, ses comédies, ses petites lâchetés, ses dérisoires gestes héroïques ? Ils ne participent plus au spectacle, ils sont (re)devenus spectateurs, détachés de tout. La nuit suivante, tu es à nouveau venu me chanter Orly à l’oreille. Orly est cette chanson du dernier disque enregistré par Jacques Brel alors qu’il était gravement malade. Cette chanson sur la séparation d’un couple m’a toujours beaucoup ému., J’ai compris dernièrement que cette chanson parlait aussi d’une séparation liée à la mort. Ce n’est pas seulement une rupture sentimentale, c’est une séparation définitive, irrévocable. C’est la mort qui vient séparer ces deux amoureux-là. Cette semaine, sur un mur près de chez moi, mon regard s’est arrêté sur une inscription. C’est plus fort que moi, mes yeux s’agrippent à tout ce qui est écrit, comme on s’accroche aux branches… Un réflexe irrépressible. Une main rapide avait inscrit à la bombe argentée : SSIK TO OLIVERA J’T’AIME GROS KOM AS ! Décrypté, le message dit « baiser à Olivera, je t’aime gros comme ça ! » Cette inscription me renvoyait trente ans en arrière. Quand j’avais bombé de toutes les couleurs sur les murs et toutes les marches qui menaient à la résidence de mon amour perdu, cette parole : « LOFFF ». Message énigmatique, uniquement décodable par la seule personne à laquelle il était destiné. Maintenant, je peux le dire, il y a prescription. LOFFF était la déformation phonétique du mot LOVE, chanté par Léo Ferré, dans le disque « Je te donne ». Ce disque, je l’avais offert à mon amoureuse quelques années plus tôt. Les textes des chansons semblaient avoir été écrits pour nous. « Cette parole / Comme une arme contre l’offense / Comme un sourire du silence / Comme un passeur de l’autre monde / Comme un destin qui fait sa ronde / Cette parole / Comme la raison qui pâlit / Comme le prix de la folie / Cette parole / LOFFF… . » Une parole d’amour poussée en cri de naissance et de mort réunis.

Les souvenirs s’enroulent en colimaçon autour de ma vie. En sédimentation de couches successives. Des chansons leur emboîtent le pas. Un souvenir fait revivre une chanson qui évoque un souvenir. Aujourd’hui, je me sens convalescent. Je vois la vie avec un regard neuf. Tout me semble miraculeusement beau et émouvant. Je me sens ressuscité d’une longue maladie. C’est comme si c’était moi qui revenait de loin. Comme si par empathie, tu m’avais donné un peu de ta vie. Comme si tu me disais que dehors et dedans, c’était la même histoire à vivre. Comme si les frontières n’existaient pas. Comme si, dans un souffle, la naissance et la mort se ressemblaient.

retrouvez cette chronique et d’autres de Christian sur http://www.7lieux.com/article.php3?...

mardi 18 décembre 2007

Chronique N°43

Le tambour du souvenir


Le docteur Stanislav Grof a commencé ses expériences à l’Institut psychiatrique de Prague, dans les années cinquante. Sur les consignes du ministère de la santé, il faisait prendre du LSD aux malades mentaux. La règle voulait que les médecins encadrant ce programme soient amenés à en prendre eux aussi, pour comprendre l’état des malades de l’intérieur.

Ce qui étonnait les psychiatres tchèques, c’est à quel point les scènes de traumatismes anciens étaient rappelées à la conscience à l’occasion de ces séances, mais également comment elles étaient alors revécues sur le plan physiologique. Tel cet homme, se retrouvant comme à huit ans, en train de se faire tabasser par son père, pleurant, devenant tout rouge, et dont les traces des coups réapparurent sur son corps. Tel autre, dans une crise de démence aiguë, se roulait à terre en proie aux démons. Plus tard, ayant atteint un état de paix intérieure inédit pour lui, il dessina, pour décrire ce qu’il avait vécu, le corps d’un enfant pressé dans une machine à hacher la viande. La seule conclusion à laquelle arrivèrent les médecins c’est que cet homme avait revécu sa naissance. Stanislav Grof mettra dix ans à énoncer la théorie des matrices périnatales : quatre temps successifs de la naissance, représentés par quatre tambours sur lesquels viendraient résonner ultérieurement tous les événements traumatiques de nos vies. Pour construire sa théorie, il aura engrangé et analysé plus de cinq mille récits d’expériences menées sous acide, récits qu’il tentait de recouper avec les familles des patients pour en vérifier la réalité des faits. La théorie qu’il a formulée veut que, dans un état second induit par la drogue, le psychisme repère les blocages énergétiques principaux et tente de s’autoguérir en reproduisant l’événement vécu. Les charges sont ainsi libérées par le corps puis retravaillées au niveau psychologique. Selon Grof, la naissance s’effectue en quatre temps. Un : d’abord, tu es bien, immensément bien dans cette vague océanique à l’intérieur du ventre maternel qui te confère une sensation d’unité. Plus tard, toutes les grandes extases, la sérénité, l’impression de fusion feront résonner ce premier tambour. Deux : un jour, ton bonheur bascule en enfer, tu te sens à l’étroit. L’utérus se contracte de toutes parts, ta situation te semble sans issue. Toutes les situations traumatisantes vécues en particulier dans l’enfance, feront résonner cette seconde matrice comme un marquage au fer rouge. Trois : le col de l’utérus s’est lentement ouvert. De l’enfer absurde, tu bascules dans quelque chose d’infiniment plus violent encore, mais une direction est prise, une issue semble possible au delà de ce passage. Jouissance extrême et souffrance extrême inextricablement emmêlées. Les adeptes des actes sado-maso auraient une troisième matrice particulièrement chargée. Quatre : enfin, après cette violence apocalyptique, tu es chassé hors de ton paradis. Ta première gorgée d’air coïncide avec ta première affolante impression d’étouffer. Mais enfin, tu es libre. La quatrième matrice a le bonheur humble, c’est la grande solitude humaine qui résonne. Selon Grof, c’est sur l’un de ces quatre tambours, celui qui a été vécu comme le plus traumatisant, que viendront résonner les événements ultérieurs de notre vie. Voilà pourquoi nous nous retrouvons parfois angoissé, désespéré ou triste d’une façon que nous jugeons sans commune mesure avec ce qui nous arrive. Nous n’avons pas de mots pour décrire ce qui nous affecte car le tout s’est passé avant l’acquisition du langage. Seul résonne le tambour du souvenir originel. (1)

Lors d’un récent atelier d’écriture, nous devions faire un récit sur la conscience pure d’exister, à partir de notes prises en temps réel, comme un scientifique faisant une expérience. Pour nous préparer à cette expérience, on écouta deux œuvres musicales ainsi qu’un texte d’Henri Michaux, qui essayait de vivre des états de conscience altérée en écrivant sous l’influence de drogues. Michaux voulait inventer un langage préverbal qui lui soit propre, issu de ses sensations et de son corps. Voici le texte que j’ai écrit lors de cet atelier : « Lent engourdissement du son. Voix enrayées, ventre éventré. Manger ses paroles nues. Quand ça reflue, ravaler le trop plein. Et puis le calme enfin revenu de la voie lactée. Voile bruissant de blancheur. Ange déchu, tu finiras bien par fabriquer des formes. Expansion. Explosion exemplaire. Rupture. Rupture encore. Et tout à coup, tout au fond, cette douce chanson en sourdine qui remonte en boucles dorées, et rodées, et polies, et tissées aussi. Ca glisse dans les tubes d’acier lisses. Le souvenir du souvenir du vide est un silence fardé. »
A la lecture des textes écrits lors de cet atelier d’écriture, j’ai été frappé par les analogies avec la naissance. Comme si les consignes d’écriture avaient fait résonner en nous le tambour du souvenir de notre naissance.

(1) Cette chronique reprend des extraits d’un article de Patrice van Eersel sur Stanislav Grof, publié dans Actuel, disponible sur http://www.nouvellescles.com/article.php3 ?id_article=521&var_recherche=Grof

mardi 6 novembre 2007

Chronique N° 42

Braquage en série noire


J’avais prévu un plan d’enfer. Un road-movie littéraire passant par les librairies des principales villes de France. De quoi réunir la majeure partie de l’édition de son dernier livre. Pour faire diversion face aux flics, j’avais prévu des leurres : entartrer le dernier opus de BHL, faire hara-kiri au dernier ouvrage d’Amélie Nothomb ou encore réunir en tas tous les bouquins parlant de Sarko et y mettre le feu, façon Fahrenheit 451. Pour qu’il sache que c’était moi, j’aurais laissé chaque fois un message codé, que lui seul pouvait identifier.

« Putain de lundi » (1) tagué sur la vitrine de la librairie, avant de partir en courant, la pile de livres sous le bras, me noyant dans la foule anonyme. Ou bien encore, faire livrer des fleurs pour Jean Jaurès (2) à l’adresse de la librairie que je venais de dévaliser. A force, les flics, même s’ils ne sont pas lecteurs, aurait fini par remonter jusqu’à son dernier éditeur, Ravet-Anceau, s’étonnant qu’à chaque braquage de librairie, c’était en final une vingtaine d’exemplaires de son dernier livre qui disparaissait. Je comptais sur le fait que l’éditeur se décide à l’appeler : « Monsieur Willi, on a un problème, quelqu’un vole systématiquement votre dernier livre. Vous avez pas une idée, vous qui écrivez des polars, sur l’identité de ce détraqué ? » Sûr qu’il ne pouvait alors que penser à moi, une fois mis au parfum des indices délibérément laissés sur mon passage. On n’efface pas son passé d’un trait de plume. J’avais fait le calcul : trente sept ans et demi que l’on s’était rencontré pour la première fois sur les bancs du collège. Même sans régimes spéciaux, on était proche de la retraite, avec ou sans l’accord de Fillon. A l’époque, il dessinait déjà des plans de bateaux pendant que je gravais « Amour-anarchie » sur le plateau de bois de la table que nous partagions au fond d’une salle de classe, près du radiateur qui maintient les cancres au chaud dans l’espoir de les anesthésier tout à fait. Nos échanges se renforçaient quand on se retrouvait aux beaux jours sous l’ombre du même platane, dans le parc à côté du lycée. Nous refaisions le monde, rêvions d’avenir, préparions nos armes pour les prochains combats. On découvrait l’écologie en écoutant en boucle Echoes des Pink Floyd, faisions la nique à la vieille droite en bombant ses publicités électorales. On s’échangeait des bribes de vie au point que je ne sais plus bien qui apportait quoi à l’autre : La gueule ouverte qui était le premier journal écolo édité en France, les premières clopes, premiers pétards, premières nanas, premières embrouilles, premières vacances comme des grands, à bivouaquer dans les Cévennes, sac au dos et sans tente. Premiers boulots aussi. Et puis nos vies ont bifurqué, ou plutôt je me suis enlisé tandis qu’il continuait sa route : trente six métiers, trente sept misères, deux voiliers, deux livres édités, beaucoup d’autres au fond d’un tiroir, des kyrielles de tableaux prêts pour la prochaine expo. Mais là, je tenais ma vengeance : l’exclusivité sur son dernier bouquin ! Mon plan était imparable. Une fois en possession du stock, quelques milliers de livres, j’en ferai une inclusion sous résine et m’en servirai de pied de table. Dessus, j’y poserai une épaisse plaque de verre. J’aurai tout le loisir de découvrir sa dernière livraison.

Enfin ! C’est ce que je croyais, jusqu’à ce que mon chef me refuse les congés que j’avais posés. Mon projet de braquages prenait l’eau… A moins que … A moins que, cher lecteur, tu ne me viennes en aide. Ces hold-up c’est toi qui les fera. Le plus tranquillement du monde, tu iras chez ton libraire habituel, tu lui demanderas poliment le dernier Pierre WILLI « Braquage à Fives » (3) ça s’appelle. A la caisse, tu sortiras calmement de ta poche les onze euros demandés, en posant sur le comptoir tes mains bien visibles. Tu pourras même en acheter plusieurs, les offrir à tes ami(e)s, aux passants, à ton patron, ton ou ta fiancée, au journaliste chargé des faits divers dans ton journal local. J’imagine la tête qu’il fera, mon ami Pierre, quand l’éditeur l’appellera pour lui dire : « Monsieur Willi, on a un problème, il va falloir qu’on réédite votre dernier polar. »

PS : Pierre WILLI n’est pas un personnage de fiction. C’est vraiment mon pote et son dernier livre Braquage à Fives est en librairie depuis début novembre.
(1) Putain de dimanche est le titre du livre de Pierre WILLI paru chez Gallimard à la Série noire (n° 2545- 1999) (2) Les fleurs de Jean Jaurès est le premier roman de Pierre WILLI. Il a obtenu le prix « A la découverte d’un écrivain du Nord-Pas de Calais » en 1996. Edition La main à la plume. (3) Braquage à Fives de Pierre WILLI, édition du Ravet-Anceau – 2007.